La Révolution Française à Cognac (2)

sans-culottes

Les prêtres réfractaires et le citoyen curé

Les Jacobins de Cognac ne tardent pas à s’apercevoir que les prêtres réfractaires comptent parmi les plus acharnés et les plus habiles adversaires de la Révolution. On lit dans leur registre, à la date du 27 avril 1792 : « … Ce malheureux esprit général des prêtres non-conformistes et réfractaires voudrait, au nom d’un Dieu qui n’a jamais enseigné et pratiqué que la paix, allumer les flambeaux de la guerre civile pour ravoir des honneurs et des richesses que l’Evangile lui refuse ». Le 20 mai, le citoyen Fèvre dénonce les menées sourdes d’individus qui, « sous le prétexte de réligion », « s’introduisent dans les familles, y sèment la discorde entre la femme et le mari, les enfants et le père : il réclame contre eux une enquête et un châtiment. » … L’assemblée, en applaudissant, a fait voir que c’était aussi sa propre opinion, et qu’elle faisait des vœux « pour la découverte de ces perturbateurs secrets du repos des familles, de ces hommes qui, sous le prétexte d’une religion dont ils méconnaissent les saints principes d’humanité et de charité, portent la femme à s’éloigner de son mari contre les paroles précises de Jésus-Christ même, qui n’a cessé de recommander aux femmes de rester unies à leurs époux. »

Le Pact de Louis XVI avec le peuple, 20 June 1792Le 26 juin, un secrétaire lit une lettre envoyée par la société de Montbron (Charente). Dans cette lettre se trouvait la copie de l’adresse que les Jacobins de Montbron avaient envoyée à la Législative : ils y manifestaient « en hommes libres leur indignation sur l’injuste veto dont le roi a frappé le décret sur les prêtres réfractaires et séditieux, sur celui relatif au camp de 20.000 hommes près de Paris, et sur le renvoi des trois ministres patriotes ». A la séance du 7 août, la Société entend lecture d’un arrêté du département de la Charente contenant des mesures répressives contre les prêtres insermentés et désermentés. A celle date, le registre est particulièrement instructif: le zèle révolutionnaire s’y traduit avec une significative ardeur: « … La joie s’est répandue dans tous les cœurs: et c’est, si on peut le dire, avec enthousiasme qu’on a vu, les braves administrateurs de la Charente s’élever au niveau des circonstances périlleuses où pourrait être la nation française, si on ne sévissait contre ses ennemis; en un mot, on leur a entendu dire à l’univers entier : « Le salut du peuple est la suprême loi ».

Cette légitime aversion à l’égard des prêtres contrerévolutionnaires n’empêche point les Jacobins de Cognac d’estimer et d’accueillir parmi eux les prêtres constitutionnels et patriotes. Le citoyen Coutant, curé de Cognac, fit partie de la Société dès les premiers jours. Le 6 novembre 1791, l’abbé Landreau fait applaudir par la Société un discours où il démontrait « que les nouvelles lois concernant la Constitution civile du clergé ne blessaient en rien les dogmes de notre religion». Le 20 novembre 1791, c’est le citoyen Maupras, curé de Saint-Trojan (Chamnle), qui entretient l’assemblée« de l’utilité des sociétés patriotiques « et démontre « par des preuves sans nombre que ces sortes d’associations avaient été le plus ferme appui de la Révolution, et avaient beaucoup coopéré au maintien du bon ordre et de la paix ». Le 28 mai 1792, la Société reçoit dans son sein l’évêque du département de la Charente, membre lui-même des Jacobins d’Angoulême. Plusieurs Jacobins de Cognac étaient allés à sa rencontre; son arrivée est saluée de vifs applaudissements, et le président adresse « à ce frère, à ce prélat respectable, un discours qui a peint avec force les sentiments d’allégresse que l’assemblée éprouvait en sa présence ». Le présidenl lui offre ensuite le fauteuil; l’évêque refuse modestement. Le citoyen Dulignon monte ensuite à la tribune, prononce un discours sur l’œuvre de la Constituante, et propose d’offrir à l’évêque une couronne. On applaudit, elles applaudissements redoublent, quand l’évêque, par une nouvelle marque de modestie, se dérobe à cet honneur. Le citoyen Marquet prend à son tour la parole. Son discours a relevé beaucoup d’inconséquences et d’actes de mauvaise foi indignes de la part des prêtres non assermentés, et a opposé à cette conduite coupable les procédés des curés qui ont fait serment de fidélité à la nation et aux lois, et plus particulièrement encore la vie pastorale de M. l’évêque de ce département. Le 23 août, le citoyen Loménie, curé de Migron (Charente), est admis membre de la Société; le 10 septembre, un autre prêtre, le citoyen Boischatel, desservant de la paroisse de Saint-Denis (Charente}, fait l’offrande d’un billet de confiance de six livres, pour les frais de la guerre; l’assemblée accepte ce don, et mention honorable en est faite au procès-verbal. L’attachement à la religion catholique est encore très vif parmi les membres de la Société; évidemment, la plupart d’entre eux la professent. Le 1er juin 1792, un membre dénonce ” un perturbateur de l’ordre social qui ne cesse de se répandre en propos, tant sur la religion catholique que sur les fonctionnaires publics qui exercent son culte, et enfin sur l’esprit de révolte qu’il cherche à propager en injuriant la Constitution et en affichant des idées aristocratiques ». L’assemblée décide qu’on avisera aux mesures à prendre contre cet aristocrate antichrétien, qui, sans doute, n’avait pas encore fait alliance avec le clergé réfractaire.

C’est la guerre

A partir de la déclaration de guerre, le patriotisme, l’attachement aux principes de la Révolution, redoublent parmi les membres de la Société. Le 29 avril 092, un membre fait remarquer qu’un ruban tricolore a été placé au-dessus du bonnet de la Liberté, et demande que la Société cherche à connaître l’auteur de cet acte civique; le citoyen Dupuy s’est alors présenté : «Il a fait. hommage à l’assemblée de cet heureux ruban avec une effusion de cœur qui a touché tout le monde. » Le 20 mai, le jacobin Filhol entre dans la Société avec neuf citoyens qui venaient de s’enrôler; le capitaine Château et deux autres officiers des communes environnantes les accompagnaient. « Ces braves jeunes gens voulaient voir la Société, et lui assurer que leur engagement ne serait pas vain, et reconnaître devant elle l’action généreuse de M. Château qui, après leur enrôlement, les avait chacun gratifiés d’un assignat de cinq livres. “ Le 7 juin, le citoyen Nivet prononce un discours « rempli de chaleur, de patriotisme et de traits frappants. Il a fait une heureuse comparaison de la conduite et des principes de liberté dont était animé Je courage des Athéniens, avec celui que tous les bons patriotes emploient pour maintenir notre sublime Constitution ».

"L'Idole renversé" 1791

Le lendemain, un membre demande que la Société écrive à la municipalité de Cherves (Charente) pour lui recommander de détruire des armoiries placées sur les murs d’un ancien château et d’autres maisons, en exécution du décret enjoignant celle mesure. Le 17 juin, le citoyen Gautier, homme de loi, prononce un discours « plein de morale et de vérité frappante »  où il s’élève vigoureusement contre les Français qui se liguent avec les ennemis de leur patrie. Il est fréquemment interrompu par des applaudissements.

Et on fabrique des piques

Puis, le citoyen Favre propose d’inviter les habitants des campagnes à se munir de piques, et après lui le citoyen Caminade, représentant que rien n’ est plus frappant que l’exemple, exprime l’avis que tous les membres de la Société soient eux-mêmes armés de piques, «  persuadé, a-t-il dit, que nous serions bientôt imités par tous ceux qui assistent à nos séances « . Le 22 juin, l’assemblée arrête que le président invitera tous les membres à se munir d’une pique dans le délai de quinze jours; en outre, chaque membre serait tenu de présenter son arme au bureau, et une souscription aurait lieu dans la Société pour subvenir aux frais de fabrication. Le citoyen Dédé aîné, forgeron, ayant offert de fabriquer des piques, la Société arrête le 15 juillet que deux ouvriers seraient employés à ce travail; le 18juillet, Dédé ayant présenté à la Société deux piques fabriquées en sa présence, on arrête que les nouvelles piques qu’il ferait faire auraient une lame plus rétrécie et plus longue, « et que le bout de fer qui entre dans le bois serait également un peu plus allongé “.

L’enthousiasme patriotique et l’impopularité de Louis XVI, qui en est la conséquence, se manifestent, de plus en plus dans la Société, à mesure que les événements de la guerre se précipitent. Le 10 juin, la Société décide la formation d’un comité de surveillance de huit membres, pris dans son sein, élus au scrutin de liste,” qui seront chargés de faire un rapport sur les dénonciations qu’ils auront reçues, d’exercer une surveillance active afin de prévenir Ie soulèvement contre los lois, et les préventions défavorables que les ennemis de la chose publique pourraient répandre. Le 19 juin, l’assemblée manifeste des « regrets » en apprenant que, « sans cause connue », le roi a renvoyé Roland, Servan et Clavièro, «qu’elle considérait dignes de l’amour cl de la confiance de tout bon Français », et elle ordonne qu’une seconde lecture de la lettre de Roland au roi serait lue le dimanche suivant. Le 25 juin, la Société entend lecture d’une lettre de Bellegarde, député du département, qui contenait los détails de la journée du 20 juin; on voit, par le procès-verbal de la séance, que la Société approuva entièrement la manifestation du peuple de Paris.

Une petite pierre symbolique

Petion est fort populaire dans la Société; le 28 juin, elle reçoit avec joie du citoyen Albert une gravure représentant le maire de Paris, et le lendemain, quand elle apprend l’entretien de Petion avec Ie roi, du 21 juin, elle arrête que mention sera faite « de la conduite pleine de dignité et de courage de ce vertueux magistrat ». Pendant la même séance, le citoyen Albert présente une petite pierre provenant des ruines de la Bastille, et la Société reçoit « avec reconnaissance cette offrande, symbole du despotisme et de l’arbitraire » et arrête qu’elle sera placée en évidence dans la salle. Le 1″‘juillet, la femme du citoyen Dupin se présente portant une pique ornée d’un ruban tricolore, et elle prononce un discours fort applaudi. Le même jour paraît à la séance le citoyen Cassin, à la tête de plusieurs jeunes gens, au nom desquels il prononce un discours où l’assemblée « remarque de beaucoup de vivacité, d’imagination, et un grand attachement à la Liberté ». Le 6 juillet, on ouvre dans la Société une souscription «  pour l’établissement d’un affût pour une pièce de canon ». Le 10 juillet, le citoyen Richard offre un exemplaire de la Constitution, et le citoyen Rommage aîné une Déclaration des Droits de l’homme. Le 22 juillet, trois membres de la Société, les citoyens Lefèvre, homme de loi, Fouillemux et Troplong déclarent leur intention de « voler aux frontières ». Alors se passe une scène touchante : «  Le frère Gautier, en témoignant ses regrets de ne pouvoir servir en personne la chose publique, a déclaré qu’il se chargerait de la famille d’un de ceux qui partiraient. Les offres de ce généreux frère ont été couvertes d’applaudissements. » Le 1er août, le jacobin Dupuy, volontaire sur le point de partir, prononce un discours salué d’applaudissements réitérés. Le 11 août, de nombreux volontaires assistent à la séance; le citoyen Gautier les harangue, et les engage à éviter les cabales que pourrait susciter la nomination de leurs chefs.

Les sentiments de la Société éclatent avec une remarquable intensité au sujet de la plantation d’un nouvel arbre de la Liberté, réclamée le 15 juin 1792 cl adoptée le 20 juin. Le 25juin, le président annonce qu’on lui a remis un hymne composé à l’occasion de celle fête. La Société prie plusieurs dames présentes à la séance de s’unir à quelques-uns de ses membres pour chanter cet hymne, dont les paroles et la musique sont accueillies avec enthousiasme. Voici cet hymne :

Sur l’air de Pauvre Jacques

HYMNE A LA LIBERTÉ

(sur l’air de Pauvre Jacques.)

Peuple libre, chantons la Liberté,

Digne prix de notre courage.

Et qu’à jamais son arbre révéré

Nous couvre de son doux ombrage (bis).

Depuis l’instant que nos fers sont rompus

Un feu nouveau brûle notre âme.

0 Liberté, source de nos vertus,

Tout dans ce jour ressent ta flamme.

 

Vive à jamais, vive la Liberté,

Digne prix de notre courage!

Et que toujours son arbre révéré

Nous couvre de son doux ombrage.

 

Ah! célébrons par les plus doux accords

La Fraternité qui nous lie.

Que notre cœur répète avec transports

Le nom sacré de la Patrie.

 

Vive à jamais, vive la Liberté (refrain).

 

Les plaisirs purs, la douce Égalité,

Viennent embellir cette fête.

Par les méchants ce jour est délesté,

Mais le Français joyeux répète :

Vive à jamais, vive la Liberté, (refrain).

 

L’arbre de la Liberté n’est pas gratuit

L'arbre de la liberté

Le 26 juin, le citoyen Caminade lit un aperçu des dépenses nécessitées par la plantation lie l’arbre de la Liberté. Un membre propose aussitôt d’ouvrir une souscription dans l’assemblée : de nombreux citoyens souscrivent, et la première, une jeune fille, Melle Plantin, fait son offrande. Le 29 juin, le président lit une lettre de Albert, sœur du jacobin Albert, où elle regrettait de ne pouvoir assister à la plantation de l’arbre de la Liberté, à cause du mauvais état de sa sauté, et annonçait son offrande pour les frais de la fête. La date de la fête avait été fixée au deuxième dimanche de juillet; mais elle dut être célébrée beaucoup plus tard; car, le 23 août, le citoyen Caminade, rendant compte de l’état de la caisse, y constate un déficit considérable, et réclame de nouveaux dons pour suffire aux dépenses de la fête; en conséquence, on arrête que le comité central formerait une liste dos membres de la Société en état de fournir un supplément de contribution, et une liste de ceux qui n’avaient pas encore souscrit.

Si, à tous ces traits de zèle révolutionnaire, de patriotisme ardent et pur, on ajoute les dispositions de la Société à l’égard des prêtres réfractaires et le mécontentement provoqué par la conduite de Louis XVI, il est aisé de comprendre que les Jacobins de Cognac applaudissent à la révolution du 10 août. Le 15 août, ils apprennent avec « une joie sensible » la suspension du pouvoir exécutif, et « la destruction de ses tyranniques agents » ; le même jour ils entendent lecture d’une lettre des députés Bellegarde, Nivet et Le Cocq, relative à la journée du 10 Août, « qui doit non seulement avoir faire perdre aux ennemis de la Liberté et de l’Égalité tout espoir de réussite, mais encore tout désir d’aucun complot contre notre bonheur ». Le lendemain, on arrête l’envoi d’une adresse aux sections de Paris, «pour faire l’éloge des vertus civiques que leurs citoyens ne cessent de professer, et pour applaudir au courage qu’ils ont montré dans la journée du 10 courant ».

Le nouveau serment

Le 16 août, la Société délibère au sujet du nouveau serment à imposer aux récipiendaires : après quelques débats on adopte la forme suivante: «  Je jure d’être fidèle à la Nation et à la Loi, et de soutenir de tout mon pouvoir les principes d’Egalité et de Liberté ».  Puis tous les membres se lèvent, et proclament ensemble le nouveau serment; le lendemain encore, membres et assistants jurent d’une commune voix «d’être fidèles aux principes d’Egalité et de Liberté, et de mourir plutôt que de souffrir qu’il y fût porté atteinte ».

Ainsi les Jacobins de Cognac, complètement déroyalisés après le 10 août, manifestent dès lors un état d’esprit républicain. Leur influence sur l’esprit public de la région, et notamment sur les élections à la Convention nationale, fut certainement considérable. La municipalité de Cognac, d’autre part, accentue le mouvement vers la République le ’18 août 1792, elle adresse aux électeurs une proclamation où on lit « Sentez l’importance des choix que vous aillez faire : le sort de la France est entre vos mains. Nous vous invitons, au nom de la Patrie, au nom de tout ce que vous avez de plus cher, à ne pas négliger de vous rendre à l’assemblée primaire. Le moment est arrive où l’indifférence pour la chose publique devient un crime. » Rappelons aussi que Carra, dont les Jacobins de Cognac recevaient le journal, et qui se montra après le 10 août très hostile au rétablissement de la monarchie, fut élu dans la Charente, ainsi que dans sept autres départements. Mentionnons encore l’adresse des administrateurs de la Charente, qui le 20 septembre 1792, écrivent que les citoyens de ce département « ont pour la plus grande partie en horreur les rois et la royauté. Rien de plus naturel et de plus logique, par conséquent, que les décisions prises par les Jacobins de Cognac pendant leur séance du 30 septembre 1792, où ils arrêtent l’envoi à la Convention nationale d’une adresse d’adhésion aux décrets d’abolition de la royauté et d’institution de la République, prennent le titre de « Société des amis de la Liberté, de l’Égalité et de la République », et invitent leur président à faire effacer des habitations de quelques sociétaires toutes traces ostensibles de royauté.

 Première Partie