Le Révolution à Cognac: Les Jacobins

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II existe aux Archives municipales de la ville de Cognac deux registres de Jacobins. Le premier, qui porte en épigraphe : Les corporations libres n’existent que par l’union et le bon ordre qui y règnent, contient les délibérations de la Société depuis le 10 avril 1791 jusqu’au 28 messidor an II. Le deuxième contient les délibérations du 30 messidor an II au 16 thermidor an III. Nous nous proposons dans cette étude de retracer l’histoire du club dos Jacobins de Cognac jusqu’à l’établissement de la République.

Par EMILE LE GALLO

Le jugement révolutionnaireLa lettre d’affiliation des Jacobins de Paris 

Le 10 avril 1791, plusieurs citoyens de Cognac, assemblés dans le couvent des ci-devant religieux Récollets, se mirent d’accord pour former une Société d’Amis de la Constitution, et s’unir au club des Jacobins de Paris et aux autres sociétés patriotiques du royaume. Dans la soirée du même jour, d’autres citoyens demandent. à entrer dans la nouvelle Société ; sur la consultation du président, ils sont admis à l’unanimité, et prêtent individuellement le serment « d’être fidèles à la nation, à la loi et au mi, de maintenir de tout leur pouvoir’ la Constitution décrétée par l’Assemblée et sanctionnée par le roi ». Puis on procède à un appel nominal des sociétaires, qui se trouvent au nombre de soixante-dix-huit. Le 12 avril, on admet de nouveaux membres, et le président est chargé de mettre la Société en rapport avec les autres clubs du royaume. Ce fut le 18 mars 1792 que les Jacobins de Paris envoyèrent à ceux de Cognac une lettre d’affiliation.

Le 19 avril 1791, l’un des membres de la Société, Albert, donna lecture d’une lettre qu’il avait reçue des Jacobins d’Angoulême. On y combattait énergiquement les scrupules d’Albert, qui craignait que la nouvelle Société ne devînt une occasion de troubles, et avait sans doute manifesté ses appréhensions à ses confrères d’Angoulême.

… « Nous n’appelons pas troubler la tranquillité, surveiller éternellement les fonctionnaires chargés d’exécuter la loi… A quoi en effet nous aurait servi le recouvrement de nos droits, si on nous ôtait le plus important, celui d’avoir les yeux ouverts sur les opérations de nos mandataires?… Nous n’appelons pas troubler la tranquillité, respirer le patriotisme ou (c’est la même chose) l’amour des lois et la soumission religieuse aux devoirs qu’elles imposent, encourager le timide, échauffer et animer I‘indifférent, forcer le détracteur à l’admiration, le mécontent au sentiment général.

“Telles sont cependant les honorables fonctions des Amis de la Constitution; vous les remplirez avec autant d’efficacité que de courage, zèle, union et fraternité. Vivre libre telle est la devise qui doit nous servir de ralliement

On régla ensuite le mode d’admission dans la Société. Le citoyen Lacomme, perruquier, considérait suffisante la simple présentation par deux membres de la Société; à ses yeux le serment civique prononcé par les nouveaux membres serait un sûr garant de leur patriotisme. Mais le citoyen Jean Lefèvre développa les avantages du scrutin. Aucun club, assura-t-il, ne voudrait s’associer « avec une Société toujours incertaine, qui, admettant facilement tout le monde, pourrait être aujourd’hui composée de zélés patriotes et demain être infiniment plus nombreuse en ennemis de la Constitution». L’avis de Jean Lefèvre l’emporta, et la voie du scrutin fut adoptée.

 La Carmagnole autour de l'Arbre de la LibertéL’humanité, l’égalité, la franchise 

Cependant la Société avait exposé ses principes et son but, et élaboré son règlement. Elle déclare professer « l’humanité, l’égalité, la franchise »; die fera tous ses efforts « pour instruire des vrais principes de la Constitution ceux qui les ignorent encore, ou ceux que des discours artificieux auraient pu égarer ». Elle se propose « de faire des pétitions, des motions, pour jeter de toutes parts le germe bienfaisant de la paix, cl dans le but d’affermir de plus en plus dans l’âme des citoyens l’inestimable amour de la patrie et de la Constitution ». Elle dénoncera « les malintentionnés dont les coupables efforts troubleraient la tranquillité publique, ou dont les perfides manœuvres tendraient à faire armer les citoyens contre la mère commune, la Patrie ». Les membres qui, en séance, manqueront à la décence et à l’honnêteté, seront rappelés à l’ordre par le président, et s’ils persistent, seront exclus de la séance et condamnés à trois livres d’amende. Les peines sont plus sévères pour ceux qui, dans l’assemblée, parleront contre la Constitution: rappel à l’ordre par le président avec inscription au procès-verbal, puis exclusion des séances pour huit jours et amende de six livres. Quant à ceux qui seront convaincus d’avoir hautement médit de la Constitution hors de l’assemblée, ils seront rayés du nombre de sociétaires.

Dès les premières séances, les Jacobins de Cognac se montrent très affectés de la mort de Mirabeau. Lors de la séance de fondation, le 10 avril 1791, ils arrêtent que tous les sociétaires porteront le deuil «du patriote Mirabeau, que la France pleure »  et le citoyen Maignen, peintre, offre un portrait de Mirabeau, pour être placé Jans la salle des séances. Le 15 avril, le citoyen Dulignon, président, annonce, conformément aux intentions de la Société, que, de concert avec le citoyen Coutant, curé de Cognac, il a fixé, au lundi de Quasimodo un service funèbre en l’honneur de Mirabeau. Le 26 avril, le comité central de l’assemblée ayant observé que cette cérémonie ne pouvait se célébrer le lundi de Quasimodo, l’assemblée la reporte au mercredi suivant, et décide «que, les dépenses de la cérémonie ne devant pas avoir plus de bornes que nos regrets pour un homme aussi rare, elles seraient indéterminées, et fournies. Par le trésorier ».

MirabeauNostalgie de Mirabeau

Dans une séance du même jour, le citoyen Dulignon fait un discours à l’occasion de sa réélection à la présidence, et y prononce l’éloge de Mirabeau: « … Le génie de l’homme rare que la France pleure encore était comme l’ange tutélaire de la Révolution. Sa destruction nous a offert un vide immense. C’est pour suppléer, autant qu’il pouvait dépendre de nous, à l’absence de ce vaste et inappréciable génie, que nous nous sommes empressés de réunir en un seul faisceau toutes les lumières et les forces éparses de notre civisme … » Cet Dulignon était sans doute protestant (ou déiste, sans attache avec la religion catholique), à en juger par son discours du 1er mai où il explique qu’il ne peut assister au service en l’honneur de Mirabeau.

« … Je manquerais essentiellement à mon devoir si j’assistais an service de Mirabeau: car ma conduite ne serait plus irréprochable, puisque mes opinions à cet égard la condamneraient. Ah! vous suspecteriez avec raison mes opinions politiques, si je trahissais ainsi mes opinions religieuses… Allez, honorez suivant votre religion les mânes immortels du sublime Mirabeau… Le 13 juin, des soldats du 16 régiment ci-devant Agenais, de passage à Cognac, se font recevoir membres de la Société, et, aux sons de la musique militaire, des grenadiers du régiment viennent déposer sur le bureau le buste de Mirabeau. Le 23 octobre, la Société, qui avait changé le lieu de ses séances, transporte en grande pompe le buste de Mirabeau dans la nouvelle salle. A son entrée, les sociétaires « prodiguent » les applaudissements; puis le citoyen Albert prononce un discours à la louange de Mirabeau. Le 9 novembre, le maire de Cognac offre un nouveau buste de Mirabeau, accueilli avec enthousiasme.

La Fayette est aussi très populaire parmi la Société. Le 7 mai 1791, à l’occasion de sa réélection au commandement de la garde nationale parisienne, la Société lui envoie une lettre de félicitations : « … Permettez, Monsieur, que la Société des Amis de la Constitution de celle ville, vivement pénétrée des sentiments que votre civisme lui a inspirés, vous exprime sa reconnaissance et vous adresse ses remercîments d’avoir repris une place que vous aviez déjà illustrée par votre sagesse, votre prudence et votre bravoure… »

Encore royalistes, mais déjà…

On sait que la fuite de Louis XVI à Varennes détermina à Paris et dans plusieurs villes de province des manifestations républicaines. A Cognac, la société des Jacobins continue d’apparaître sincèrement royaliste, mais on sent qu’à ce zèle monarchique se mêle quelque défiance à l’égard du roi fugitif, signe précurseur d’une adhésion entière à la forme républicaine.

Le 24 juin 1791 a lieu une séance extraordinaire publique. A la première partie de la séance, de deux à quatre heures, assistent seuls les membres de la Société; ils prononcent « avec enthousiasme »  la formule du serment à la Constitution ; puis l’un des secrétaires donne lecture de décrets et mesures de la Constituante: «  L’assemblée n’a fait qu’admirer et applaudir. » A quatre heures, les portes de la salle sont ouvertes: citoyens et citoyennes entrent en foule. Quelques membres proposent de faire une adresse aux assemblées primaires, relatives à « l’enlèvement du roi ». Le citoyen Le Cocq lit alors à ce sujet un travail de sa composition, qui est vivement applaudi, et adopté; l’assemblée ordonne en outre à son comité central de joindre à l’adresse « une invitation à nos frères de la campagne de se tenir en garde contre tous ceux qui tenteraient de les porter à des mouvements de violence contre la propriété des citoyens ou leurs personnes, et d’avertir les municipalités et les corps administratifs des coalitions ou rassemblements qui pourraient leur donner des craintes ».

Une grave question se posa lors de la séance du 28 juin.

Les citoyens Arnaud et Daniaud s’étaient présentés pour prononcer le serment de réception.

the two are but one

Se serviraient-ils de la formule ordinaire, ou bien fallait-il en retrancher « tout ce qui a rapport au roi, à cause de sa fuite » ? L’assemblée décida « qu’en raison des circonstances seulement ou supprimerait l’article relatif au roi, et que cette suppression no pourrait tirer à conséquence pour la suite ». Ainsi les Jacobins de Cognac, en ôtant du serment le nom du roi, imitaient la Constituante dans les innovations républicaines où celle-ci s’était engagée depuis la fuite à Varennes ; mais ils entendaient en même temps respecter Je principe monarchique, en montrant clairement qu’ils ne voulaient point la République.

D’ailleurs, – nouvelle atteinte au prestige royal, nouvelle marque de déroyalisation, – les Jacobins, dans cette même séance, votent deux adresses : l’une à la Constituante, l’autre ” au sieur Drouet, maître de poste de Sainte-Menehould, et aux sieurs Paul Le Diane et Joseph Poutant, qui ont eu le courage d’arrêter seuls la voiture du roi des Français, et de sauver par ce moyen la patrie des malheurs incalculables que cette disparition aurait entrainés ». En louant ainsi d’obscurs citoyens d’avoir fait leur devoir, tandis que le roi désertait le sien, l’assemblée semblait remettre désormais aux mains du peuple la cause de la Révolution, abandonnée par le roi.

Les intrigues et les menaces des ennemis de la Révolution fortifient et exaltent le patriotisme au sein de la Société. Dans la séance elu 18 novembre 1791, le président adresse à des volontaires qui assistaient à la réunion le discours suivant :

Messieurs,

Je considère le patriotisme, sans craindre d’être démenti, comme un flambeau céleste, et je soutiens avec sécurité que c’est lui qui, tous les jours, dirige les grandes actions des vrais amis de la Constitution; c’est le flambeau du patriotisme qui nous donne de la force, du courage et de l’énergie; c’est lui qui, en nous éclairant, a donné l’être aux grandes idées que vous avez manifestées en vous enrôlant pour voler au secours de la patrie; c’est enfin ce flambeau et notre union qui rompront et réduiront à jamais en cendres les chaînes aristocratiques fabriquées par les ennemis jurés de la Révolution; puisqu’elle fait notre bonheur, maintenons-la donc de toutes nos forces.

A la date du 8 décembre 1791, on lit dans le registre de la Société: « L’énergique et sublime discours du patriote Isnard, relatif aux mesures à prendre contre les lâches et coupables transfuges qui ont abandonné leur patrie, a passé dans l’âme de toute l’assemblée. « Le 13 décembre, sur la proposition d’un membre, la Société arrête d’inviter par une adresse les municipalités environnantes à faire fabriquer des piques. La lecture des journaux occupe de plus en plus les séances : on s’inquiète surtout des nouvelles relatives à la guerre, qu’on prévoit prochaine et qu’on attend avec confiance. Le 26 décembre, la Société écoute les vers patriotiques suivants, plus riches d’intention que de poésie:

Braves citoyens, soldats,

Allez, courez aux combats,

Pour défendre la Patrie

Contre une horde ennemie

Qui fuira devant vos pas.

 

Refrain.

Marchez, volez.

Au retour, vous trouverez,

Pour couronner votre victoire,

L’amour, la gloire.

 

Mais surtout, jeunes guerriers,

Obéissez volontiers

A vos braves capitaines,

Qui vous conduiront aux plaines

Où croissent les verts lauriers.

 

Marchez, volez, etc…

Lorsque enfin vous combattrez,

Songez que vous défendrez

Vos sœurs, vos mères, vos femmes,

Tout ce qui tient à vos âmes

Par les nœuds les plus sacrés.

Marchez, volez, etc…

 

Soldats de la Liberté,

Soldats de l’Egalité,

Jusques à Vienne et dans Rome

Faites des Droits de l’homme

Connaître la majesté.

Marchez, volez, etc..

Exécution de Marie AntoinetteLa cocarde tricolore obligatoire

Le 16 janvier 1792, le citoyen Laporte fait adopter sa motion d’exclure désormais de la séance tous ceux qui ne porteraient pas la cocarde tricolore. A partir du 22 janvier, aucun membre n’est admis aux réunions sans cocarde: ce jour même, le président ordonne aux membres qui n’en étaient point décorés de quitter l’assemblée. Le 23 mars, on décide qu’à l’avenir le président et le secrétaire seraient coiffés du bonnet rouge; les membres qui prendront la parole ou feront des lectures, seront couverts du même bonnet, et comme plusieurs membres se trouvaient déjà coiffés de bonnets, ils furent invités à les remettre sur-le­champ au président et aux membres qui occupaient la tribune. Le 10 avril, le citoyen Fèvre proposa de célébrer l’anniversaire de la fondation de la Société, par le renouvellement individuel du serment civique et du serment de fidélité aux règlements de la Société. « L’assemblée a adopté cette proposition à l’unanimité, a prêté le serment civique d’un mouvement spontané, et a présenté le spectacle attendrissant d’une fraternité parfaite dans les embrassements mutuels de tous ses membres et des citoyens présents à cette séance : et, de suite, M. le président a reçu le serment individuel de chacun des membres… »

A la nouvelle de la déclaration de guerre au roi de Bohême: et de Hongrie, la satisfaction de l’assemblée éclate « avec une grande énergie ». « Tous les Amis de la Constitution n’avaient en ce moment qu’une seule pensée, et cette pensée était que la guerre qui, sous le despotisme, ne produisait que des effets destructeurs comme lui, nous vaudrait sous le règne de la Liberté le maintien de la Constitution et de l’Egalité, sans laquelle nous cesserions bientôt d’être libres. ” Une adresse de remercîments au roi est votée.

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